J’étais sortie, ce matin-là, beaucoup plus tôt que je ne le fais d’ordinaire le week-end, prise par l’impérieuse impulsion d’aller ramasser des feuilles mortes d’érable tombées dans les jardins de la Pitié. J’avais rêvé que j’en faisais un collage sur un bristol de dix centimètres sur dix-huit au dos duquel j’avais écrit l’adresse de Lou, collé un timbre et écrit un texte magnifique qui s’était totalement effacé au réveil et dont je tentais de rassembler les mots épars tandis que passait le café.
L’affaire m’occupait encore tandis que je descendais les sept étage de mon escalier à vis et je tâchais d’épingler les mots qui refaisaient surface tout en jouant, la main droite dans la poche de mon jean’ avec les clefs de mon vélo. Je crois bien qu’il était question de nos ombres, dans ce rêve, nos ombres à vélo que nous avions regardées ensemble nous suivre et, fidèlement, réapparaître à la sortie d’une forêt.
A son arbre de la rue Tiquetonne, je trouvai accroché mon vélo, là où je l’avais laissé la veille, ce que je saluai comme un miracle.
Je m’absorbai trop longtemps dans la triviale opération qui consiste à détacher l’antivol qui solidarise arbre et vélo puis à l’enrouler autour de la tige de selle afin qu’il ne brinquebale pas pendant les déplacements. Il faisait humide plus que froid et le métal du cadenas offrait déjà depuis plusieurs jours cette résistance qui, derechef, me fit songer qu’il faudrait que je prenne soin d’en huiler le mécanisme, résolution que je remis néanmoins à plus tard.
Ce petit accès de procrastination ne parvint cependant pas à me détourner de mon projet. Je mis le vélo dans l’axe de mon départ, geste joyeux, et, tandis que je l’enfourchais, les mots de la lettre de mon rêve revinrent éclater à la surface de ma conscience pour s’envoler dans la fraîcheur de ce matin d’automne.
Je pris, à droite, la rue Montorgueil et, tout de suite à gauche, la rue Etienne Marcel. Le centre de Paris était étrangement désert. Sans doute, l’est-il toujours, le samedi, au petit matin, mais je ne suis habituellement pas là pour m’en étonner. Je ne jugeai pas utile de m’arrêter au feu rouge de la rue de Turbigo et celui du boulevard de Sébastopol passa au vert quand je l’atteignis, m’évitant de mettre le pied à terre. Quand je pénétrai dans la brève rue aux Ours, le soleil se dégagea d’un nuage qui, jusqu’alors, le voilait, m’aveugla juste assez pour m’épargner la vue toujours irritante de la longue file de voitures de flic stationnées devant le commissariat. Je me retournai fugacement afin de vérifier que me suivait mon ombre sur laquelle Lou n’était pas là pour veiller. Au bout de la rue du grenier Saint Lazare, mon ombre, derrière moi, se perdit dans celle des bâtiments qui bordent la rue Beaubourg pour ne réapparaître, gentiment allongée sur ma droite, qu’à l’angle de la rue du Renard et de la rue de Rivoli que je franchis en biais pour emprunter la rue de la Coutellerie, puis, dans son prolongement, l’avenue Victoria, au bout de laquelle, je pris à gauche la rue Saint Martin jusqu’au quai de Gesvres, à l’entrée du pont Notre Dame où j’attendis devant un autre commissariat l’interruption d’un flux discontinu mais rapide de voiture qui m’en empêchait l’accès. Mon ombre m’y attendait à cheval sur celle de mon vélo qui se rangea proprement à ses côtés, relié à elle par le point de contact des roues avec le sol. La durée du feu rouge me laissa le loisir de constater que le soleil tirait soigneusement à la règle l’ombre de chacun des rayons ; j’eus également le temps de faire le constat de l’absence, derrière mon ombre, de celle de Lou, mais pas celui de m’en affliger.
Au feu vert, une magnifique paire de fesses démarra en danseuse sous mes yeux, m’engageant à forcer l’allure pour ne pas la perdre de vue dans la traversée de l’île de la Cité, du Petit Pont, de la rue éponyme, de la rue Saint Jacques. Je la suivis haletante jusqu’au boulevard Saint Germain où la trouée lumineuse dessina son ombre à elle et me remit opportunément en mémoire, la mienne, celle de mon vélo, celle, absente, de Lou et le projet que j’avais conçu d’aller ramasser des feuilles d’érable pour lui faire un collage. Elle fila tout droit dans la rue Saint Jacques et je tournai à gauche sur le boulevard. Je me remis à chercher les mots de mon rêve… « mon ombre », « à vélo », « ton ombre »… ça me semblait si beau comme c’était agencé dans mon rêve, si éloquent… elle devait avoir sacrément grandi, son ombre à elle…
Devant l’institut du monde arabe, j’évitai la chaussée mal commode du quai Saint Bernard et le flux trop rapide des véhicules à moteur pour me réfugier sur le trottoir peu fréquenté, y avancer doucement tout en roulant des pensées teintées de mélancolie. Je longeai la fac de Jussieu et m’arrêtai devant l’enclos des autruches de la ménagerie du jardin des plantes. Elles étaient là, toutes les deux, la noire et la grise, fouillant le sol de leur bec. Elle relevèrent leur tête au bout de leur long cou quand je leur sifflai l’Internationale. Ça leur fait toujours le même effet et moi, d’habitude, ça me fait rire, mais ce matin, ça me donna envie de pleurer. C’est à cette même place que nous avions eu, avec Lou, le brûlant été de ses trois ans, cette discussion sur son ombre qui était si petite à côté de la mienne. Celle de sa mère, n’était pas loin derrière, mais il n’en avait pas été question, les enfants ont un imaginaire infini, mais un champ de vision plutôt restreint. « Regarde mon ombre ! » avais-je dit en agitant la main, doigts écartés pour la rendre repérable « et ça c’est ton ombre » avais-je ajouté en tapotant le sommet de son casque. Elle les avait longuement détaillées en agitant les bras et les jambes de la sienne, avant de me demander « c’est quoi, nos nombres ? » Je m’étais émerveillée in petto de sa maîtrise des pronoms personnels et lui avais répondu : « c’est un signe, le produit du rapport contextuel que le soleil entretient avec nos signifiés ». « t’es vraiment trop con » avais-je entendu derrière moi et l’ombre de sa mère était venue se fondre dans les nôtres, mais elle riait en prononçant ces mots, c’était l’époque où je la faisais rire !
Je repris ma route le long de la ménagerie la vue légèrement brouillée, mais ça n’avait pas grande importance, je n’avais pas grand chose à distinguer, le soleil avait disparu derrière un nuage, emportant avec lui mon ombre et toutes les autres.
J’atteignis le boulevard de l’hôpital que je traversai et remontai sur le trottoir, sous le métro aérien. Aux grilles du pauvre square Marie Curie s’appuyait Dominique dans son éternel pardessus bleu marine sans forme, il était en conversation avec un passant, nous nous saluâmes de loin et j’atteignis la statue de Pinel qui ne cessait de désenchaîner le même aliéné. _ Je les contemplai un instant sans espoir, le ciel s’était un peu plus obscurci, de voir briller le bronze dans lequel ils sont pris.
Je passai sous le porche à l’entrée de la Salpêtrière, prenait l’allée de gauche, passai sous un autre porche, contournai l’église Saint Louis en la laissant à ma droite et atteignis le pavillon de cancéro contre lequel j’appuyai mon vélo. Sur la vaste étendue de pelouse qui le longe, je trouvai vite les deux feuilles d’érable que j’avais vues en rêve sur le collage destiné à Lou. Une grande et une petite. Et c’est là, en les ramassant et en les rangeant dans la pochette dont j’avais pris soin de me munir que me revint le texte au dos de la carte, celui que j’allais lui adresser :
« quelquefois, quand tu dors, ton ombre te quitte et vient, dans mes rêves, s’allonger à côté de la mienne »