Cher pays de mon enfance
Un endroit merveilleux… posé, à la périphérie d’une ville moyenne, dans un no man’s land entre une de ces cités de transit qu’on avait bâties dans les années soixante et une zone industrielle que jouxtait son foyer de travailleurs migrants où ma mère, à moitié par militantisme, à moitié pour mettre du beurre dans les épinards, faisait de l’alphabétisation… on n’enseignait pas encore le FLE, à l’époque…
Dans la cité, on y avait relogé les familles qui, jusqu’alors, vivaient dans des bidonvilles… c’était une cité provisoire qui, plus tard, bientôt, serait remplacée par de nouveaux bâtiments modernes et fonctionnels… plus tard, quand l’âge d’or serait venu et qu’on aurait les moyens de loger tout le monde dans des conditions décentes…
A l’époque, on ne savait pas encore qu’il ne viendrait jamais, l’âge d’or… on l’attendait avec cette résignation qu’engendre l’usure ou en se battant… enfin, on l’attendait avec une patience variable selon le confort subjectif de sa propre situation… Les cités provisoires commençaient à accuser des signes de vieillissement prématuré, mais elles continuaient aussi de constituer une telle amélioration par rapport aux bidonvilles…
Pas loin de chez nous, les voies ferrées menaient à une des annexes de la gare de marchandise, dans des silos à grains qui généraient un balai continuel de camions et un pôle d’attraction pour toute une variété de rongeurs dont certains, à l’occasion, venaient nous visiter.
La maison, enfin, ce que nous appelions comme ça, avait été construite dans l’enceinte d’un établissement scolaire… ce bahut, je ne sais quelles obscures raisons politiciennes ou technocratiques avaient présidé à sa construction si loin du lieu d’implantation du public qu’il était censé accueillir… de même, il était difficile de savoir avec certitude à quelle classe d’âge l’architecte l’avait initialement destiné… je l’ai, quant à moi, vu recevoir des enfants de la maternelle au collège et même les deux en même temps… On aurait dit que le bâtiment avait été abandonné avant la fin des travaux… Ainsi, n’avaient jamais été démontés les préfabriqués où avaient été logés les ouvriers qui l’avaient construit ; la terre excavée des fondations n’avait jamais été arasée et faisait une butte boueuse recouverte de mauvaises herbes où nous, les gamins, adorions jouer… et nous blesser aussi, à l’occasion, sur les morceaux des engins de construction cassés et abandonnés là… Un grillage métallique vert, tendu entre des piquets fichés dans un muret de béton, avait failli constituer une clôture, mais l’un des quatre côtés avait été oublié et le grillage qui ne ceignait que partiellement l’établissement n’avait servi à des générations d’enfants, privés de banc, que de reposoirs inclinés à force d’être utilisés comme tels…
La maison, donc… un immeuble de quatre logements de fonctions, un peu mal foutu, mal isolé, mais grouillant de gamins… bon, des gamins d’instit, mais des gamins quand même…
Moi, j’aimais mieux les copains de l’école, ceux qui habitaient la cité… ils avaient des jeux plus rigolos auxquels ils me conviaient parfois… pendant que mes voisins sortaient de la bibliothèque bien rangée le coffre rempli de jeux éducatifs, avec mes copains de la cité, on allait voler du vin dans les caves… ou des mobylettes qui finiraient bientôt dans la proche rivière…
Plus tard, les mêmes snifferaient de la dissolutine et pratiqueraient probablement des viols collectifs dans les sous-sols… mais, j’avais entre temps cessé de les fréquenter…
Un jour, pendant des vacances scolaires, lors desquelles, comme d’habitude et au contraire de mes camarades, j’étais partie à la campagne, dans la maison familiale… mes copains rigolos, par désœuvrement, en bande, ont lapidé un clochard qui dormait ou cuvait là…
J’en ai gardé une certaine méfiance des groupes… et une question aussi : qu’est-ce qui ce serait passé si j’avais été avec eux ?…