Ce texte a été écrit lors d’un aleph sauvage. La première, la dernière et une phrase intermédiaire étaient imposées, piochées dans la littérature par l’un ou l’autre des participants de l’atelier.

Les gens applaudissent quand ils ne faut pas

Les gens applaudissent quand il ne faut pas.
Je me suis fait cette réflexion aujourd’hui, non pas en entendant applaudir des gens et dieu sait pourtant que c’était déplacé, mais plus tard, quand personne n’a applaudi, alors que la décision héroïque qui se prenait aurait mérité quelque encouragement.
Mais j’ai à peine commencé cette lettre que déjà, fidèle à mes habitudes, je m’égare. Et toi avec, peut-être.
Ce matin, je suis partie t’accueillir à l’aéroport.
En vérité, je ne sais dans quel ordre te raconter les choses, je n’avais pas prévu de t’écrire cette lettre que tu trouveras sur la table de la cuisine -que tu as trouvée, maintenant que tu la lis- et le temps pour te l’écrire m’est compté. J’ai un peu de mal, dans la précipitation à mettre mes idées en ordre, je te les livre donc tel quel.
Ce matin, donc, je partis t’accueillir à l’aéroport. J’étais évidemment prête des heures avant, mais, je ne sais par quelle diablerie les choses se sont ainsi enchaînées que quand il s’est agi de prendre le RER aux halles, j’étais épouvantablement en retard. Au point même que mes chances d’arriver à l’aéroport avant toi tenaient à ce que je monte dans cette rame dont la sonnerie retentissait alors que je m’engageais dans l’escalier qui descendait sur le quai où elle était amarrée.
Bien sûr, j’aurais pu arriver à l’aéroport après toi, l’atterrissage de ton avion ne dépendait pas de ma présence et quelle différence, au fond, fait une demie heure de plus ou de moins après six mois de séparation.
Néanmoins, sans réfléchir, je choisis de dévaler l’escalier ; de loin, je visai la porte par laquelle j’allais m’engouffrer, quand une vieille femme se dirigea précisément vers cette porte, hésita, puis s’immobilisa, décidant sans doute qu’il était trop tard pour monter. En ce qui me concernait, il était trop tard pour je m’arrête ; aussi, dans l’urgence, ne vis-je comme solution au problème que me posait son arrêt intempestif sur ma piste de course que de la saisir par la taille, l’entraîner avec moi toujours courant, dans la voiture avant que les portes ne se referment sur nos pas ; j’assurais enfin la stabilisation de notre système en m’arrimant fermement de la main gauche à la barre centrale avant que la rame ne se mette en branle.
Il y avait là une bande d’ado accompagnée par trois ou quatre adultes, lesquels se tenaient un peu à l’écart. Manifestement, des lycéens partant avec leurs prof en séjour linguistique ou quelque chose dans ce goût. Tu sais comment se comportent les bandes de jeunes constamment muselés par les institutions scolaire ou familiale et à qui l’on lâche subitement les rênes. La soudaine liberté, parce qu’ils n’en connaissent pas la mesure, les effraie et ils adoptent, pour s’en défendre de bruyantes et conquérantes attitudes groupales. Ceux-ci gratifièrent notre involontaire exploit sportif d’applaudissements et de lazzi.
Je vis le regard de la vieille se poser sur moi. Elle était debout et entière et s’en réjouissait non sans surprise, mais il trahissait aussi, son regard, une certaine désapprobation face à mes manière un peu cavalières. Peut-être était-elle en train de se demander si je n’avais pas, même innocemment, attenté à sa dignité. Les applaudissements, fatalement, ne firent qu’accroître notre embarras. Mais ce n’est pas là que je me suis dit que les gens applaudissent quand il ne faut pas.
Là, j’ai présenté des excuses bien plates comme il faut dans ces circonstances. Tu me connais, je suis parfois d’une insolence épouvantable, mais je sais aussi me montrer très bien élevée. Je me suis inquiétée de savoir si elle ne s’était pas fait mal… euh, si je ne lui avais pas fait mal et je lui ai expliqué que j’étais pressée de te retrouver après ces six mois de séparation, six mois d’attente fébrile, six mois de mails quotidiens, torrides, circonstanciés, lyriques, six mois à nous retenir de nous téléphoner pour ne pas nous mettre à portée de voix sans être à portée de main et interrompre, haletantes, frustrées, cet échange stérile de bribes de voix hachées par les caprices des satellites.
Ça coulait de mes lèvres en un flot désordonné. De fil en aiguille, j’en suis venue à me demander, tout lui en parlant, pourquoi j’étais en retard alors que j’étais pressée de te retrouver. Mes dix ans de divan m’interdisent d’échapper à ce genre d’interrogations. Et se poser la question, c’est y répondre.
C’est là, sans doute, qu’on aurait dû m’applaudir, quand j’ai décidé de descendre à la gare du Nord pour me diriger vers la terrasse d’une brasserie où j’ai commandé une mousse avant de dégoupiller mon stylo. Je t’écris cette lettre que je poserai sur la table de la cuisine –que tu as trouvée sur la table de la cuisine maintenant que tu la lis- cette lettre où je te dis que je n’ai pas hâte de te retrouver.
De la buée s’est condensée en grosses gouttes sur les parois de mon bock, je regarde dans l’air printanier défiler les jambes des femmes comme si elles venaient de pousser.
C’était l’automne quand tu es partie. Pourquoi nous sommes-nous séparées si longtemps ? Pourquoi nous sommes-nous tant fait attendre ? Pourquoi me suis-je mise en retard ce matin ? Pourquoi s’est ainsi joué l’histoire ?