Le caniveau

Dans le caniveau, pas sur le trottoir, c’est ce que je me disais dans la tête. J’étais pour l’instant près de la gare du Nord, les yeux dans le vague, l’esprit embrumé et les pieds dans le caniveau. Plagia d’un film des années cinquante. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Mes ambitions étaient parties au fur et à mesure que je m’imbibais d’alcool, que je voulais de luxe pour ne pas tomber dans la facilité. Mais là, j’étais tombé bien bas, je n’étais plus qu’un homme qui n’avait même pas un lopin de terre ni même un appartement. Je vivais d’expédient et n’avais aucun projet d’avenir. Seule la bouteille comptait. Se rafraîchir vite fait le matin dans les toilettes du bistrot pour paraître un peu moins négligé et commander à la serveuse Marguerite sans dire un mot, car elle connaissait mes envies. Un bourbon sans glace arrivait devant moi comme par magie. Mes lèvres s’humidifiaient de ce nectar alcoolisé pour la première fois ce matin. Seule Élise était ma concurrente avec son petit blanc sec à huit heures du matin. Ma journée avait commencé comme celle d’hier et sûrement celle de demain. Dans une heure je serai saoul. Dans dix heures je serai de nouveau dans le caniveau. Voilà ma triste vie d’alcoolique qui se voudrait anonyme, mais qui par ses frasques est devenu le plus connu de l’arrondissement. Le caniveau le matin, puis le bistrot du coin puis le caniveau dès la fermeture des bars. Seul avec comme seule amie la bouteille et ses nombreux compagnons plus la journée avance. Il m’arrivait d’avoir soif, mais le plus souvent je buvais pour boire. Je crois que j’ai de la haine en moi si ce n’est une facilité à m’auto-détruire. Mais voilà, à cette heure je suis encore sobre devant mon verre et j’écris ces quelques lignes pour me rappeler plus tard qui j’ai été.