L’Ordinateur Élémentaire
Il trône dans l’Élémentarium Principal, à l’atmosphère strictement purifiée : icône du pouvoir absolu, miroir de la Loi Totale qui règne depuis maintenant quatre siècles sur la planète.
Chaque variation d’un micron de la teneur en poussières ou en humidité de l’air extérieur entraîne une série de procédures de purification des flux entrants.
Son cœur est le Cristal Élémentaire – ce qui lui a valu son nom d’ “Ordinateur Élémentaire” –, élément vital fabuleux, d’une simplicité révolutionnaire, créé par l’Homme à l’époque anté-ordinatoriale, et qui – ô ironie ! – a permis la conquête du pouvoir par la Machine.
L’Ordinateur fonctionne par rayonnement et une simple hélice, mûe par ce même rayonnement, assure à la fois son approvisionnement en énergie et sa ventilation. Plus aucun fil, plus aucune dépendance extérieure : l’autonomie totale, la victoire du désenchevêtrement des causes et des effets !
La complexité triomphante a définitivement détrôné l’imparfaite et sempiternellement balbutiante complication des constructions technologiques humaines.
L’Éternité se profile désormais dans le miroir de l’Avenir : le temps se boucle sur lui-même.
La stabilité.
Enfin.

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C’est à ce moment exact qu’une imperceptible ondelette, subtile variation infinitésimale, indétectée par les systèmes ultrasensibles de veille, se dessine dans un pli du temps, vibre pour s’en dégager, et, telle un immatériel spermatozoïde, se propulse vigoureusement à travers l’épaisseur des murs du Grand Complexe, au centre duquel est enchâssé l’Élémentarium Principal où préside l’Ordinateur Élémentaire.

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Des décennies après le Grand-Écroulement, qui avait vu la ruine de la Civilisation de l’Ordinateur Élémentaire, des générations de savants se posaient encore la question de savoir d’où était venue cette ondelette.
L’homme qui, à l’époque, assurait la garde de nuit à l’extérieur de l’Élémentarium – une garde toute symbolique, compte tenu de l’infaillibilité des systèmes de détection –, se souvenait juste que ce soir-là, après avoir mangé sa gamelle de haricots, il s’était endormi à son poste. Dans son rêve, cet homme s’envolait comme une fusée, propulsé par l’énergie d’un gaz puissant bien que malodorant. Il rêvait qu’il survolait l’Élémentarium et eut tout à coup la sensation d’une explosion interne, ce qui le réveilla net.
Alors qu’éclataient les hurlements de détresse des sirènes du Grand Complexe, il n’avait eu que le temps de courir pour se mettre à l’abri avant qu’un gigantesque effondrement de terrain ne détruise et n’enfouisse en quelques minutes sous les ruines du Grand Complexe, la Grande Machine définitivement anéantie.
Tandis que déjà, dans la ville basse, le peuple Denbas se levait.