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Le hublot vient de se fermer sur moi, pour la dernière fois normalement. Le hublot vient de se fermer avec ce bruit de caoutchouc qui écrase du caoutchouc que je commence à bien connaître.
Je suis assis dans mon fauteuil en cuir, un fauteuil moulé sur mon anatomie, avec des accoudoirs qui arrivent pile poil sous mes coudes. Un bourrelet discret me cale la nuque et même une espèce de casque, en cuir lui aussi, comme un casque de boxe, viendra s’emboîter sur ma tête quand j’appuierai sur le bouton, là, sous l’accoudoir droit ; il s’enlève de la même façon pourvu que j’appuie sur le bouton dans l’autre sens. Je suis là-dedans comme papa dans maman. Il pivote à 360°, je parle du fauteuil, mais toi qui comprends toujours tout une heure avant moi, tu dois l’avoir compris. Il pivote sur un paysage de hublots. Un casier. Pas d’écran. Pas de radio. Je ne vois même pas le micro, ni les haut-parleurs, pourtant le son est parfait. Il s’incline de telle sorte que je peux voir, de l’autre côté, le ballet des camions qui s’affairent autour du vaisseau ou le ciel qui pour l’instant est d’un gris pâle, lumineux et uniforme, traversé de vols d’oiseaux indistincts. Que je l’incline ou pas, les tablettes qui l’entourent restent parfaitement horizontales et à portée de main, si bien que mes canapés de truite fumée, et mon whisky resteront d’aplomb tant qu’il y aura un horizon. C’est Sam qui a mis de la truite fumée sur mes canapés, il m’a fait un clin d’œil en disant « j’ai pensé à toi, c’est de la truite fumée », je crois que c’est la première fois que j’en mange. Il a raison, ça ressemble à du saumon, tandis que le whisky de Karl ne ressemble pas du tout à ce que je croyais que j’allais boire quand je lui ai demandé du whisky. Ça sent la fumée et la pierre, je l’ai reniflé qui sait combien de fois avant d’oser y tremper les lèvres, il faut dire aussi que ça faisait un bail que je n’avais pas bu de whisky. Au goût aussi, ça sent la fumée et la pierre, et maintenant que je m’y habitue, je suis au bord de trouver ça bon.
Avant que je monte dans la capsule, Karl et Sam m’ont fait émarger toutes les pages et signer, à la fin, le document administratif, j’ai oublié son nom, pour ma levée d’écrou. Sam c’est celui que tu connais bien, qu’on appelait Le Gorille parce qu’il restaurait l’ordre dans le couloir avec ce style musclé que j’ai eu l’occasion d’apprécier et que tu désapprouvais solennellement, et Karl, celui qui était venu nous proposer, à toi, à moi, et à tous les gars du couloir de participer à leur expérience, Monsieur Blouse Blanche comme tu l’appelais, il se nomme Karl… En tout cas, c’est comme ça qu’il m’a dit de l’appeler et c’est comme ça que je l’appelle… Enfin que je l’appelais… Je disais « Karl, je t’ai posé la question déjà, mais je ne suis pas sûr de me souvenir de ta réponse, le bénéfice de l’affaire, c’est quoi, concrètement ? » ; en général, il me répondait par une question, je répondais et j’oubliais qu’il ne m’avait pas répondu ou j’oubliais ce qu’il m’avait répondu.
Toi, tu lui as dit non tout de suite, à Karl, avec la mâchoire crispée et ces yeux noirs que tu plantes haut dans ceux des gardiens. Moi, j’ai dit oui, rapport à la levée d’écrou promise. Je crois que ça t’a un peu énervé. Tu as fait, tout de suite après son départ, des discours et des grands gestes avec les bras, tu as dit « je désapprouve solennellement ta décision » et ajouté un truc à propos de ma liberté de sujet. Après, quand on a appris que j’avais été choisi, tu ne m’as plus appelé que « le cobaye », mais je ne t’apprends rien. Au début, en vrai, j’ai pas compris, après je me suis demandé comment je devais le prendre, mais tu n’étais plus là pour qu’on en cause, et maintenant que je t’en parle, ça me fait presque rire de m’imaginer avec une fourrure rousse. Je vois ça roux un cobaye.
C’était tombé sur moi ! j’avais enfin de la chance !
Après, ça a été une autre histoire. Il y a eu des moments pénibles qu’il faudra que je te raconte, les stations en 3G notamment, et des trucs compliqués qu’il fallait que j’apprenne, je me suis demandé plus d’une fois où était la marche arrière et s’il y en avait une, mais ça n’était jamais au moment où je pouvais poser la question et quand c’était le moment, j’avais oublié.
Du coup, je me retrouve là.
Mais que je reprenne les choses dans l’ordre :
Mon électroencéphalogramme présente une longueur d’onde remarquable, « exceptionnelle » n’a cessé de me dire Karl, le gars en blouse blanche.
Est-ce que tu te rappelles comme il est patient et poli ? Dès la première fois, il avait l’air de tenir à ce que je comprenne bien ce qu’il m’expliquait.
Moi, depuis le début de cette histoire, je peux bien te le dire à toi, Al, à part pour la levée d’écrou, je ne comprends rien du tout.
Enfin, si, j’ai compris ça : il a trouvé un truc, dans mon cerveau, qui doit, si leurs calculs sont exacts, me rendre apte à supporter d’être largué d’un vaisseau spatial dans la mésosphère, à cinquantre-trois kilomètres, si tu veux savoir, avant de regagner la terre ferme, sur une plage d’une île, non loin d’un bled que je dois rallier et dont le nom n’a jamais réussi à me rester en mémoire, mais ce n’est pas grave, il est écrit sur le plan, et d’ailleurs personne n’a à me le demander. Je suis équipé d’une combinaison, je suis beau là-dedans comme un camion de pompier, mais je peux supporter n’importe quelle température comprise entre – 50 et 50 degrés Celsius. Le reste de ma panoplie est rangé dans ce casier dont je t’ai parlé déjà : un sac à dos contenant tout le matériel pour m’orienter et assurer ma subsistance au départ, puis me la procurer par la suite, mon ordinateur portable, deux bouteilles d’oxygène et un parachute. Tout ça pèse le poids d’un âne mort, mais quand je l’endosserai, on sera en apesanteur et quand la pesanteur reviendra, c’est moi qui pèserai sur le parachute et pas le contraire.
Pour le reste, je ne comprends pas les différences que Karl voit entre les tracés normaux et ceux qu’il a tirés, au cours d’un examen un peu long et inconfortable, mais tout à fait indolore, je n’ai rien à dire à ce sujet, de l’activité électrique de mon cerveau à moi. Normal, c’était son mot, « vous voyez, ici, les tracés d’un cerveau normal et, là, les vôtres ». Moi, je disais les autres, quand je disais quelque chose, mais c’était pas souvent. J’ai fait des efforts, je te jure, mais je n’ai jamais vu, et ça n’a plus la moindre importance maintenant.
Ces tracés, faut dire, les miens comme les autres, ça ressemblait à pas grand-chose et quand il me déroulait son essuie-tout en papier pour écrire avec des lignes brisées dessus comme si cinq ou six parkinsoniens avaient tremblé au-dessus de la feuille enroulée sur un cylindre tournant avec une régularité de moteur, je n’y voyais que du bleu. Quelquefois je me demandais comment je devais la prendre cette opposition systématique qu’il faisait entre « normal » et « le vôtre »… le mien… Mais, ça devait être sa façon de dire les choses, comme s’il n’était pas en train de dire que je ne suis pas normal, ou comme si ça n’était ni bien ni mal d’être normal, ou comme si on était bien d’accord sur le fait que je ne suis pas tout à fait normal, finalement ça ne m’énervait pas. Et même s’il n’y avait pas eu les deux mètres carrés de muscles du Gorille postés dans un coin, je crois bien que je n’aurais jamais eu envie de lui casser la gueule.
Quant à l’intérêt de me balader si loin dans l’atmosphère terrestre pour aller de Boston jusqu’à ce bled au nom rital qu’il m’a répété deux mille fois et que j’ai lu encore plus sur les cartes, ça non plus je ne comprends pas. Ce que j’ai compris, c’est qu’il n’est pas en Italie, ce bled, ça j’en suis sûr parce que Karl me l’a répété une bonne cinquantaine de fois avant que j’arrête de dire le bled rital, pour dire le bled tout court. Pas en Italie, donc, mais sur une île pas loin, je veux dire : pas loin de l’Italie, mais à mille lieues de Boston ou de New York. Dans cette mer d’Europe, pleine d’étoiles rouges sur les cartes des magazines de la salle d’attente que je feuilletais quand j’étais invité à me détendre avant ou après un examen, un entretien ou une séance d’entraînement. Moi j’aimais bien ça, m’endormir en lisant des cartes ou des trucs que je ne comprends pas vraiment, dans ce fauteuil – l’exacte réplique de celui du vaisseau d’où je te raconte tout ça – moelleux comme les seins d’Edna, ma vieille nourrice, que Dieu ait son âme et la proximité des deux cents livres de muscles de Sam, mon Gorille qui veillait sur moi. L’île, de là où j’étais, quand il me l’a montrée pour la première fois, sur sa mappemonde… mappemonde, ça, j’ai retenu… un peu comme le globe terrestre qui te sert de lampe et que tu as bricolé avec tout ce que tu récupères dans les poubelles du pénitencier où nous nous sommes rencontrés à la suite de ce fâcheux concours de circonstances dont parlait toujours mon avocat. Un globe déplié en quelque sorte, il y avait bien des anamorphoses aux pôles, forcément, on ne met pas une boule à plat sans dommage. Tout un tas de trucs était indiqué qu’on ne voit pas sur ton globe, Al : les parallèles, les tropiques, leurs noms, les méridiens, la ligne de changement de jour, les fleuves, les villes, les plaines, les montagnes, les frontières… quand il me l’a montrée, cette fois-là, l’île où il y a ce bled au nom rital, qu’on ne risquait pas de distinguer sur sa mappemonde, j’ai cru que c’était un caractère que je ne connaissais pas, une indication quelconque, le nom d’un golfe ou la profondeur de la mer à cet endroit. Ça m’a fait un frisson dans le dos de m’imaginer que j’étais censé atterrir en un point pas plus gros que le croisement de l’équateur avec le méridien de Greenwich, plus petit encore que le M de la mer qui l’entoure. Et, ça, après avoir été automatiquement expulsé de la navette à cinquante-trois kilomètres au-dessus.
J’ai failli lui demander comment il pouvait être sûr que j’allais parvenir à destination, mais j’ai eu peur de passer pour un trouillard. Et puis, l’expérience m’a prouvé qu’il y avait peu de chances que je comprenne les explications qu’il n’aurait pourtant pas manqué de me donner. Et puis, je n’avais pas tellement le choix.
Après, je l’ai vue de plus près, l’île. Sur d’autres cartes qu’il me faisait voir et me commentait avec une foule de détails que je comprenais plus ou moins. Ah ! il en avait des cartes. De toutes les couleurs, des à pois rouges, à taches vertes, bleues, marron, avec des lignes rouges, à fines rayures noires, c’était inépuisable, ça ressemblait à des tableaux que j’avais vus au musée Guggenheim, à côté de Central Park, où nous avait traînés l’éducateur du foyer. Il n’y a que le contour de l’île qui ne changeait jamais de forme ; enfin, quand Karl me la montrait dans sa totalité, parce que ça n’était pas toujours le cas, des fois, il faisait des gros plans sur là ou là et surtout sur ce bled dont il me répétait le nom toutes les trois minutes et que j’oubliais au même rythme. Le contour, on aurait dit une goutte qui va tomber d’un compte-gouttes, une goutte pas bien régulière, d’une matière granuleuse, tombée d’un compte-gouttes pas bien régulier non plus. J’ai vu l’île de plus près, j’ai vu ses creux, ses bosses, ses déserts, ses forêts, ses maquis, ses sources, ce bled au nom rital, un nom en plusieurs mots qui me faisait penser à la mer, ou au soleil, ou au vent, au dehors, en tout cas, j’ai vu ce bled que je dois gagner, j’ai vu dans les courbes de niveau, la pente du torrent que suit, en sens inverse, le chemin qui doit finalement m’y mener depuis mon point d’atterrissage, lui aussi précisément calculé et localisé sur une plage ; j’ai tant regardé ces cartes que j’ai l’impression de connaître ce coin aussi bien que Central Park ou le dedans de ma tête et peut-être même que je le connais tellement bien que je le reconnaîtrai quand je le verrai pour la première fois et que je pourrais même suivre le parcours dans le noir, le moment venu. Mais ce n’est pas comme que ça doit se passer. Compte tenu du temps de voyage jusque dans la mésosphère qui va commencer dans moins d’une heure maintenant et pendant lequel, si tout se passe comme à l’entraînement, je vais m’évanouir, compte tenu du temps de retour et du décalage horaire, je devrais cheminer, écrasé de soleil, dans le bruit variablement proche ou lointain du torrent, le bruissement continu d’une foule invisible et ténue, sur des sentiers étroits et pierreux, entourés de buissons ras, secs et odoriférants, c’est un joli mot, « odoriférant », qui se comprend facilement et qui dit bien ce qu’il veut dire, un truc fort et distinctif, comme ce mélange de feuilles d’orme en cours de putréfaction, de crottes d’écureuil et de gaz d’échappement que j’ai senti mille fois couché après un shoot sur une pelouse de Central Park, un mélange comme ça, mais composé d’air marin, de thym, d’origan, de feuilles desséchées de chênes-lièges et de châtaigniers, tout ce qu’on trouve à cette saison et à la frontière du 41e et du 42e parallèle de latitude nord, dans le bassin méditerranéen.
Ce que j’ai à y faire, sur cette île, m’échappe également un peu. Enfin, si, je dois y rencontrer la plus belle truite du monde. Je ne comprends pas pourquoi les truites sont censées y être plus belles qu’ailleurs. C’est pas faute que Karl m’explique, il y a mis de la patience, je dois reconnaître, à répéter les choses encore et encore, sans jamais élever le ton, en changeant de mots et en me regardant bien. Je ne sais pas comment font les autres… moi, tu as vu, quand je ne comprends pas, j’arrête d’écouter et je m’inquiète. Lui, il est comme toi, il devait si bien lire dans ma tête que quand ça arrivait, il se taisait, je me levais pour me dégourdir un peu ; la première fois, c’est parce que j’ai pas pu m’empêcher, j’ai cru qu’il allait gueuler et qu’il allait falloir que je me rasseye ou alors que Sam allait être obligé de s’en mêler et que ça allait mal finir ; mais, non, il a rien dit et j’ai pris l’habitude d’aller cogner sur son punching-ball ; il est arrivé, le punching-ball, entre le troisième et le quatrième entretien, entre le bureau et la fenêtre, à la place d’un de ces meubles avec des grandes pattes toute fines qui se renversent rien qu’à les regarder avec un peu trop d’insistance et sur lesquels on ne peut poser que des choses qui ne pèsent rien, qui ne servent à rien et qui prennent une place enragée ; là, c’était un œuf d’autruche ciselé je ne sais quand, je ne sais où et par je ne sais qui, un gars d’il y a longtemps, à mon avis, et qui devait avoir ta patience, mais des mains qui ne tremblaient pas ; après quoi, épuisé et suant, je me rasseyais, Karl reprenait ses explications sur l’évolution darwinienne, les conditions climatiques et je ne sais quels facteurs, comme il disait, qui faisaient que les truites sont plus belles dans ce bled-là qu’ailleurs. Ah, il avait envie que je comprenne ! Au vrai, je ne suis pas tout à fait sûr que ce soit d’une truite qu’il s’agisse. La première fois que je l’ai entendu dire « truite », j’ai failli dire « le poisson grand comme ça un peu rose dedans ? », mais j’ai hésité sur la façon dont il aurait fallu que j’écarte les doigts et j’ai lâché l’affaire en me disant que ça reviendrait sans doute -Karl se répète beaucoup- et puis quand je me suis rendu compte que le mot « truite » était revenu, ça faisait un bon moment qu’il en parlait et j’ai trouvé qu’il avait une drôle de façon de le prononcer ce mot, « truite », pas comme je l’avais entendu, si bien que je me suis demandé s’il parlait bien de ce poisson, de la famille des saumons, comme me l’a expliqué Sam, par la suite, quand je me suis ouvert à lui de mes questions à ce sujet, ce poisson que tout le monde a vu, couché au travers d’une assiette, avec des frites et un quartier de citron. Sam s’est bien foutu de ma gueule à ce propos, un jour, triomphal, il est entré dans ma cellule du centre d’entraînement, un CD à la main –Sam, je ne sais pas si tu vas le croire, m’apporte tout ce que je lui demande et même des trucs que je ne lui demande pas, des bananes plantains mûres, de l’huile pour les faire frire, un poste à souder, la carte au 1/25 000e de Central Park ; ses yeux pétillaient de rire et il m’a dit « se faire expulser d’une capsule spatiale pour rencontrer la plus belle truite du monde, dieu sait où et après une chute vertigineuse, quand on sait que la plus belle truite du monde, c’est ça ! ». Il a inséré le CD dans la fente de mon ordinateur portable, parce que j’ai même un ordinateur portable depuis que j’ai quitté le pénitencier. Honnêtement, au début, ça m’a franchement porté sur le système et j’ai failli jeter l’ordinateur contre le mur, mais Sam a rapidement changé de plage, pour tomber sur un quatuor à cordes intitulé, je l’ai appris plus tard, Rosamund, qui m’a tout de suite plu ; c’est d’ailleurs ce que j’écoute tandis que je te parle, tu dois l’entendre en musique de fond.
Je ne comprends pas non plus à quoi on reconnaît la plus belle truite du monde. Mais je ne suis pas inquiet là-dessus, Karl m’a dit que je la reconnaîtrai tout de suite et il m’a précisé que je n’ai ni à la capturer, la photographier, la décrire, ni à rendre compte de rien, à personne. Je dois la rencontrer.
Pour résumer l’affaire, je n’ai pas compris grand-chose, et ce que je comprends le moins, c’est pourquoi Karl tient tant à ce que je rencontre la plus belle truite du monde, et derrière lui le district qui va lâcher dans l’affaire au moins le prix annuel de l’entretien de Central Park, salaires chargés, le district qui paye, avec le fric qui manque partout, les fauteuils en cuir si confortables, les cartes plastifiées, le punching-ball, les rouleaux d’essuie-tout en papier pour écrire, les aiguilles qui tracent dessus et le moteur qui est derrière et la pâte grise qu’on met entre les électrodes et la peau de mon crâne pour assurer la conduction, et le salaire de Karl, celui de Sam et le vaisseau spatial qui doit retomber un peu plus tard, si leurs calculs sont exacts, dans un désert d’Asie centrale, je crois, et sans causer d’autre dégât que le cratère que fait normalement une masse pareille qui tombe sur le sable de cette hauteur-là.

Mais que je comprenne ou pas, au fond… je n’avais le choix qu’entre mon exécution prévue à une date non encore fixée, par injection létale et être partant pour leur expérience, « nous avons besoin de votre consentement éclairé » qu’il disait tout le temps Karl. L’injection létale, ça j’ai bien compris, c’est le mode d’exécution de l’État de Boston où je suis arrivé de New York, comme tu le sais, à la suite d’une sombre histoire sans grand intérêt à la fin de laquelle j’ai tué ce malheureux flic. Comment ça c’était embringué après et avant que je le rencontre, ça je ne peux pas te le dire, parce qu’ils ont dit tellement de mots, tous, les flics, l’avocat, les psy, le juge de ci, le juge de ça, les éduc’, les témoins de moralité, la famille éplorée… tellement de mots que je comprenais pas… dans des questions que je ne comprenais pas… et tout le monde qui élevait le ton quand je ne répondais pas comme il fallait, et moi qui ne m’appartiens plus quand on me crie après. Et mon singe qui hurlait famine…
Après, dans le couloir, c’était mieux, je n’étais plus bousculé, mon singe me laissait en paix, je n’ai eu à partager la cellule qu’avec toi qui voulais, c’est la première chose que tu m’as dite, dormir avec une veilleuse parce que tu as peur dans le noir, tu m’as désigné ton globe qui ne s’éteint jamais ; moi je n’ai pas peur de la lumière dans le noir alors on s’est bien arrangé ; j’aurais bien aimé qu’on ouvre la fenêtre et tu étais d’accord, mais on ne pouvait pas ; tu riais tout le temps de mes conneries et de ma connerie, mais si gentiment que moi aussi ça me faisait rire.
Le troisième mouvement du quatuor va bientôt commencer, c’est mon préféré, et comme je crois bien avoir fait le tour de la question, je vais l’écouter dans le silence parfait de ma capsule.