Autres textes

Il y a deux ans, on m’a volé mon passeport. Il y a des tas d’endroits exotiques où se faire voler son passeport ; quelle aventure à raconter : les démarches au consulat français pour revenir au pays, le passage obligé dans le commissariat de police local, et la description des agents, pittoresques ou compatissants, qui forcément tapent à un doigt sur d’antiques machines à écrire.
Moi, on m’a volé mon passeport à Saint-Denis, devant ma porte, entre le Conservatoire, d’où je venais, et la Synagogue, où je n’allais pas, mais qui se trouvait là, et que je mentionne simplement parce que j’aime bien écrire ce mot : synagogue.Il était tard, mais je ne me suis pas méfié et j’ai laissé une bande de collégiens armés de couteaux me prendre par surprise, comme le glouton se laisse choir d’une branche sur une biche, dans un album de Yakari.
Même raconté comme cela, l’incident ne saurait prétendre à l’exotisme. Contrairement à ce que certains professent, Saint-Denis c’est bel et bien la France, les Rois y sont enterrés.
J’étais donc sans papiers, assez ironiquement. Comme je suis allergique aux administrations de tout poil, tout aussi ironiquement (travaillant pour la plus grande qui existe), j’ai fini par me faire refaire une carte d’identité, mais pas de passeport. Je ne suis pas un grand voyageur. Et puis Lara est partie pour la Russie.
Elle ne devait pas y rester longtemps, mais le procrastinateur, grand masturbateur devant l’Éternel que j’étais a tout de même pris le métro pour aller à la Mairie et mettre en route la fabrication d’un nouveau document. Ça allait prendre du temps. Lara m’écrivait constamment, elle a ce goût de raconter tout, y compris ce que je préfèrerais ignorer. Ça n’a pas raté, elle a fini par atterrir dans une soirée sado-masochiste, séduite par une soumise qui s’était empressée de la présenter à son Maître.
Lara est vagabonde. Partie pour une résidence de recherche, elle était bien capable de tout abandonner pour vivre une expérience de plus. Elle ne me demandait pas explicitement de venir la chercher à Leningrad, mais il y avait toujours dans ses discours de quoi remplir dix volumes de sous-conversations de Nathalie Sarraute. Elle choisissait ses mots avec délicatesse, contrairement à moi.
Je ne pouvais plus rester à paris. Il y a des gens qui se mettent à bouger très lentement, mais qui une fois lancés, à cause de cette inertie justement, ne dévient plus, ne s’arrêtent plus, écrasent l’herbe sur leur passage et tout autre obstacle concret ou abstrait qui s’interposerait malencontreusement. J’en suis.
Je ne pouvais pas prendre l’avion sans passeport. Il me fallut une semaine pour réunir l’argent et gagner la confiance d’un passeur russe disposé à me faire voyager dans un container sur un cargo ; il était davantage habitué à organiser le transport de prostituées dans l’autre sens, mais me certifia que je ne serais pas violé par les marins, qu’il connaissait tous, et dont il garantissait l’extrême homophobie.

Il y a trois jours que nous sommes en mer, mais on ne sent aucun mouvement. Je pourrais aussi bien être dans une cave. J’écris des poèmes sur du papier toilette, non pas faute d’autre chose, mais par solidarité d’écrivain enfermé. Je n’ai pas emporté avec moi la lettre de Guy Môquet, ni aucune autre forme de littérature carcérale ; j’ai tout de même un peu de dignité. Un peu. Par contre, je relis ma correspondance érotique avec Lara, et je me masturbe environ huit fois par jour. Grâce au système de communications du bateau, j’ai accès à mon courrier électronique, et tel le persan de Montesquieu, je m’échine à deviner dans les récits aussi elliptiques que crûs de ma belle, la révolution qui couve au sérail.
Je ne lui ai pas dit que j’avais quitté Paris. Mais est-elle encore à Leningrad ? Je me souviens du premier roman que j’ai écrit sur sa peau, un peu chaque jour, page après page avant l’amour, et du voyage métaphorique de ma bite entre Venise et Singapour, de toutes ces escales qui ridiculisaient la carte du Tendre. « Voyage, voyage, plus loin que la nuit et le jour... » Et bien plus loin que les années quatre-vingts qui l’ont vue naître mais pas moi.
Ici je suis gagné par la rouille, j’ai hâte de sortir de ma cellule de métal et de foutre, même si au-dehors, à Leningrad, il n’y a peut-être rien ni personne qui m’attende.