écrit à "l’un dit l’élan" le 28 septembre 2011

Demain. C’est un autre jour. On ne sait rien de ce que sera demain. Et lui encore moins qu’un autre.
Lui, il ne prévoit rien, il ne travaille plus depuis qu’on lui a trouvé cette saloperie dans le sang. Fesseheim.
Ça vous dit quelque chose ? Ils en ont parlé à la télé. Ils ont dit que la fuite à la centrale nucléaire était un accident mineur. Y’a pas à dire, ils sont futés, et mêmes affutés ces salopards.
Combien on les a payé pour raconter leurs conneries ?
Lui, c’est pas qu’il regrette le boulot. C’était dur.
Mais tous les jours, il devait faire ses soixantes kilomètres pour arriver à la centrale. Il aimait bien, c’était son moment.
Il écoutait France Inter, les infos, les chroniques et souvent il se perdait dans ses pensées.
Sa voiture. Il l’a revendue. Pour en acheter une plus petite, moins gourmande. Comme il n’a plus de kilomètres à faire, ce n’est pas la peine de polluer la planète plus que ça. Pourrir de l’intérieur comme ça et penser à respecter la nature, pour un gars qui bossait dans une centrale, ça ne vous laisse pas rêveur vous ?
C’est pas le temps non plus de « bonne nuit les petits ».
Lui, des fois, il rêve. D’un home cinéma. Il adore regarder les films, mais sa télé, vieux machin posé dans un coin du salon, ne lui permet pas de se perdre dans les histoires.
Quant aux v.o., n’en parlons pas, sa vue baisse à grande vitesse et il n’est même plus capable de lire les sous-titres.
Et le cinéma, son cinéma, le batiment qu’il a lui même refait à neuf pour la commune. Il est pote avec le projectionniste. Ça lui permet d’aller aussi souvent qu’il le veut voir les grands classiques du ciné-club.
Il oublie pendant près de deux heures les douleurs, le malheur.
Les demains sans espoir.
Les femmes sont belles, les hommes séduisants et cruels, la nature hostile ou les palais rutilants. Les films italiens, surtout, le font rire ou pleurer, avec ce subtil mélange de sentimentalisme et de populisme.
En tout cas, il aurait voulu être italien, parler cette langue qu’il ne comprend pas.
Il n’est jamais sorti de son village. Il aurait dû, s’il avait su. Mais la vie, c’est une surprise de chaque instant. Sait-on seulement comment se passera l’heure qui suit ?
On se doute, on redoute ou on espère. Oui on espère.
Mais voilà. Lui, c’est un homme sans histoire.
Alors il prend sa petite nouvelle voiture.
Il part vers le sud.
Vers l’Italie.
Il a fermé sa porte, comme s’il partait au boulot. Il met France-inter.
Les infos, les chroniques.
Et il fonce, elle est nerveuse la petite.
Le parapet du pont ne s’en est pas remis.