écrit dans un atelier d’écriture d’Aleph en 2009

Sur l’étagère du haut, dans le cagibi noir, au fond du couloir, dans une boîte à chaussures où je savais trouver les lettres que mes parents, séparés, échangeaient tandis que ma mère me portait, je vis
Un peigne avec des dents cassées oublié sous un abribus,
Le squelette de ma grand’mère auquel des lambeaux de chair adhéraient encore
Une violette séchée entre deux pages du Cantique des Cantiques
Cette même violette cueillie, un neuf mars, entre le pouce et le majeur d’une main droite dont l’index avait été volontairement sectionné sous une roue diamantée dans le but que, jamais, il ne presse la détente d’un fusil.
Je vis, sur un quai de la Seine, une mouette et un pigeon se disputer un morceau de pain jeté par un touriste.
Je vis, dans un miroir grossissant, un poil pris dans l’étau d’une pince à épiler, la tension de la peau et un souffle le chasser de ce piège.
Je vis le regard de Socrate portant la ciguë à ses lèvres.
Je vis un taon mordre l’encolure d’un cheval et s’écraser sous la gifle gantée du cavalier.
Je vis, parmi seize allumettes neuves, une allumette brûlée remisée à l’envers dans une petite boîte décorée d’un dessin d’Achille Talon.
Je vis un poste de télévision jeté par une fenêtre du premier étage,
Un mégot avec des traces de rouge à lèvre,
Une main se tendre vers un téléphone, puis se raviser.
Je vis une foule se ruer par une sortie trop étroite et une première semelle innocente écraser une clavicule humaine.
Je vis un cheveu entraîné par l’eau dans le trou d’une baignoire,
Des mailles d’or sur la peau d’un poignet,
Un stylo tracer à la hâte des lettres faisant sens.
Je vis un post-il sur un frigo « n’oublie pas la lettre de la sécu ! »,
Une fibre de coton sortir d’une aiguille et s’insérer dans le flux sanguin.
Je vis un coquelicot s’ouvrir et exploser au vent sa robe pourpre et froissée.
Je vis des boucles blondes poussées par le balai d’un coiffeur.
Je vis la terre vue de la lune, la lune vue de la terre, les protubérances du soleil.
Je vis de la mousse pousser sur l’aile autrefois blanche d’une 2 CV.
Je vis de l’aluminium en fusion couler dans un moule en sable,
La navette d’un tisserand entraîner un fil safran à travers une trame.
Je vis un arrosoir renversé dans un pré et, sous lui, l’herbe blanchie d’être privée de lumière.
Une paire de lunettes posée sur un livre ouvert,
Un jeu de trois clefs au fond d’une poche de veste,
La fossette au menton de Kirk Douglas,
Un pull en cachemire violet sur le dossier d’une chaise
Un coucher de soleil à droite d’une tour carrée,
Le regard de millier de spectateur suivre la course d’une balle frappée par une batte,
Les muscles de bronze de Poséidon brandissant son foudre,
Un index enfoncer la touche suppr d’un clavier d’ordinateur,
Une multitude de pieds foulant du raisin
Et un roi, noir et nu, couché sur un damier.