L’alpaga bleu
écrit le 22 septembre 2006 à la moquette

C’était un soir de septembre que j’avais rencontré l’alpaga bleu.
Je flânais dans les rues sombres et désertes du 13e arrondissement… qu’avais-je fait avant ?… je ne me le rappelais déjà plus ; mais, ce dont, en revanche, je me souviens, pour l’avoir lu sur une de ces horloges rondes et publiques qu’on voit, à intervalle régulier, sur les artères parisiennes, c’est que, probablement, il n’était pas minuit trente, puisque c’est l’heure qu’indiquaient les aiguilles figées dans une désormais éternelle immobilité.
Sur le trottoir de la rue Albert, à l’endroit où la rue Trolley de Prévost y ouvre une évocatrice fente, il m’apparut quelque peu figé dans une pose irréelle. Un alpaga bleu, complet –entendez qu’il n’avait subi nulle mutilation ! Il était là et contemplait son œuvre, un étron bleu de belle dimension et de l’exacte couleur de son pelage. L’objet, bien moulé, parlait aussi de ses formes intérieures, du voyage qu’il y avait effectué, ainsi que de la dimension encombrante à laquelle son exonération dans l’espace public venait de mettre un terme.
Il s’approcha de moi d’une démarche un peu gauche et fourbe qui me rappela le déplacement du crabe quand on soulève un rocher et que, surprise, désordonnée, s’anime la bête dont le cerveau ne sera jamais assez mûr pour réaliser correctement l’opération qui consiste à évaluer les bénéfices et les risques respectifs que présentent la fuite relativement à l’affrontement du danger.
Je regardais l’alpaga bleu, sa complétude, son œuvre et sa démarche de crabe. Il y avait, indéniablement de l’onirisme dans cette scène, mais s’agissait-il d’un rêve, d’un treep, d’un voyage de rêve ou d’un rêve de voyage et quel passe-partout m’avait ainsi ouvert les sens, ces volets de la perception, si mobiles, dans certaines circonstances, et labiles et bavards même ?
Par une habile pirouette, l’alpaga bleu tenta de se dégager de cette embarrassante situation en se présentant à moi « Clauduis, enchanté de vous rencontrer ! », me dit-il ; il accompagna ses dires d’un mouvement de tout le corps, à la fois vif et gracieux, ponctué, dans un déhanchement décadent, du claquement sec d’un de ses sabots sur le macadam.
Je ne cessais, quant à moi, de m’étonner de lui, de cette rencontre, de ce bleu, de ces luisants sabots et de la rousseur folklorique, exotique, même de son abondante crinière. « Zut !, me dis-je, moi qui ne jure jamais qu’en disant merde ! est-ce une scène érotique ou un treep à l’acide ? »
A cet instant, une avalanche de concepts inintégrables au cours de ma pensée se précipita à mon ouïe, encombra les méandres sinueux de mes circonvolutions mentales : une moquette fumée, un argus dévergondés… et pourquoi pas un raton laveur ?…
De cet embouteillage des mots qui s’imposent, dont on joue et qui se jouent de nous jaillit soudain la lumière : demain, ce ne serait pas son anniversaire, à l’alpaga bleu, bleu comme une orange ou bleu comme un lapin bleu, demain, ce serait le mien, puisque aujourd’hui, c’est le 22 septembre.
Merci à ceux qui y penseront !