L’autre église

La petite ville de Bjordiw possédait deux églises, l’une située au centre du village, l’autre à l’extrémité nord d’une place venteuse et déserte.

Cette dernière bâtisse se trouvait là on ne savait trop comment, personne ne voulant en parler. Rien qu’à son évocation, les visages devenaient pierreux, terreux et l’on pouvait y lire une crainte immense.

Son clocher était tellement élevé, tellement pointu qu’il défiait le bon sens. La couverture de l’ensemble était constituée d’ardoises noires, luisantes.
On sentait que ce clocher cherchait à accrocher les nuages, à attirer la foudre et le malheur sur Bjordiw.

Cet édifice était en vérité une véritable place forte, sans ouverture à l’exception d’un double vantail fort peu engageant.

La place qui y menait était en terre, jonchée de flaques d’eau, de nids de poules et d’ornières désagréables.
Les voitures ne paraissaient y accéder qu’à regrets au trot de chevaux craintifs.
Le jour de notre récit un orage d’une intensité peu commune était sur le point d’éclater.
Le ciel était devenu en l’espace d’une demi-heure noir d’encre.

La calèche déboula du petit bois de bouleaux qui jouxte cette grande place lugubre.
Sous la capote en toile cirée se tenait un jeune couple, visiblement à la recherche d’un abri.
C’est alors qu’il aperçut la lourde porte entrouverte. De mémoire d’habitants personne ne souhaitait la voir s’ouvrir car elle était annonciatrice de malheurs. _ Le jeune couple ignorait visiblement les croyances des habitants de Bjordiw.
Les jeunes gens descendirent rapidement de la voiture, prirent soin de bien couvrir leur précieux cheval : le vieux Désiré, de son manteau de pluie, de calfeutrer le plus possible les ouvertures de la calèche.
Le pauvre animal averti d’on ne sait quel sortilège se mit à hennir comme un damné et tenta de se cabrer.
Sans réfléchir plus avant car de larges gouttes venaient de taper le sol, ils s’engouffrèrent dans l’ouverture laissée entre les hauts vantaux de l’énorme bâtisse.
Ils se retrouvèrent alors dans une nef déserte sans nul siège, avec un dallage de sol très sombre s’achevant devant un autel de granit sur lequel une statue bizarre paraissait comme être en équilibre.
À l’instant même, ils surent que jamais, au grand jamais ils n’auraient dû pénétrer dans cette nef, qui ne ressemblait en rien aux autres lieux de culte.
Ce lieu prenait en cette fin d’après-midi orageuse, une physionomie des plus sinistres.

Passant devant une chapelle latérale, ils crurent apercevoir dans la pénombre de l’embrasure d’une porte une longue silhouette en soutane.

La jeune femme d’une petite voix plaintive demanda alors l’hospitalité.

Une voix caverneuse lui répondit d’un ton moqueur :

« Je pense que vous n’ignorez pas que vous n’êtes pas ici dans la maison de votre Dieu.

À l’instant où il parlait un éclair et une détonation semblable au canon, éclatèrent dans la nef, et dans le même instant, ils aperçurent dépassant de la soutane de leur interlocuteur, deux pieds fourchus identiques à ceux des boucs.