Propositions de texte

À partir d’un extrait de L’Alcool et la nostalgie de Mathias Énard, mis en regard avec la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de Blaise Cendrars, cet atelier a permis une réflexion sur le genre du récit de voyage d’une part, et sur ce qui pousse au voyage d’autre part. Dans cet extrait, le narrateur raconte comment il a effectué son premier voyage en Russie, officiellement pour rejoindre sa maîtresse, en réalité pour tenter de réveiller sa plume. Il repousse son départ, jusqu’à ce que la lecture d’un livre sur la Russie agisse comme un déclencheur. Pour financer son voyage, il vend un exemplaire dédicacé du Panama de Cendrars. L’extrait est saturé en références littéraires.
Consigne :
Chaque participant écrit, sur quatre papiers différents : deux noms de lieux (qui seront le lieu de départ et le lieu d’arrivée) ; un prétexte au voyage (tout est accepté sauf le tourisme au sens strict : l’amour, la fuite, l’espoir de se trouver ou de trouver la faculté de créer dans l’ailleurs, le pèlerinage littéraire, etc.) ; et le moyen du voyage (qu’il s’agisse du véhicule, de la personne accompagnante ou du moyen de financer le voyage). Chacun tire au sort un papier pour chaque contrainte. Deux consignes sont ajoutées : une référence artistique doit être faite, et il faut songer à la notion de déclic dans le départ (c’est vraiment le départ qui est le sujet, davantage que le voyage).
L’extrait :
À Paris après le départ de Jeanne pour Moscou je ne pensais pas beaucoup à la révolution, je tournais en rond dans la ville du grand gibet et de la Roue, sans rien faire d’autre que de chercher l’oubli et le plaisir dans des produits interdits ou légaux mais sans appétit, sans désir, et quand l’argent se faisait rare je me rattrapais sur le whisky bon marché aux noms vaguement écossais, toujours divertissants, même si le liquide n’était pas très agréable à boire. Je parcourais Les Âmes mortes, dont Jeanne m’avait si souvent lu des passages, en français fort heureusement, sans que cela me donne réellement envie d’aller en Russie, tout y était si bruyant, si excessif, si loin de Carver. Je relisais Cathédrale en essayant d’écrire une nouvelle dès que j’avais un coup dans le nez, rien n’y faisait, ni la diamorphine, ni l’opium quand on en trouvait, ni l’alcool quand il n’y avait rien d’autre, rien n’y faisait, pas même la littérature russe, je voulais écrire une nouvelle pour Jeanne, un texte qui parlerait d’elle, une belle histoire où elle serait belle et je n’y arrivais pas. J’avais toujours sa phrase dans la tête, toujours, elle me disait "ton problème, c’est que tu écris pour boire, et pas l’inverse", peut-être avait-elle raison, je voulais un nom d’écrivain, un destin d’écrivain, une vie d’aventures, de plaisir et de liberté sans avoir réellement envie de me coltiner l’écriture, le travail, accroché à un rêve d’enfant. Et un jour alors que je venais de parler à Jeanne depuis une cabine téléphonique, dans cette tristesse que seul novembre sait fabriquer, novembre et Paris, j’ai aperçu un livre du coin de l’œil dans le bac d’un bouquiniste du quai Voltaire ; il s’appelait tout simplement En Russie, et était signé Olivier Rolin. J’avais trois pièces dans ma poche, je l’ai acheté en pensant que c’était un heureux présage, tomber sur ce livre juste après avoir parlé à Jeanne. J’ignorais tout de cet auteur dont le nom avait quelque chose de familier, simple et proche. Je suis rentré chez moi à pieds, avec dans la tête la voix de Jeanne, sa belle voix, et à peine arrivé je me suis mis à lire, ce voyage était magnifique, la Russie de ce Rollin était captivante, pleine de beaux alcools et de nostalgie. À la fin du livre il y avait l’histoire d’un insecte vert appelé cétoine, dont je n’avais jamais entendu parlé, qui est très fréquent dans les plaines russes, d’après l’auteur ; le voyage finissait sur ces mots : "Les pages des livres sont des pétales que ronge ce scarabée vert de l’oubli."
J’ai refermé doucement le petit volume, j’ai regardé mon stylo, mes carnets luxueux désespérément vides, mon verre, ma bouteille, mes étagères, l’appartement crasseux, la vaisselles s’accumulant dans l’évier ; j’ai pensé qu’il n’y avait pas beaucoup de choses qui soient réellement importantes dans la vie, ni les œuvres que l’on écrit, ni les livres qu’on lit, ni la destinée, tout cela finissait avalé par une minuscule bestiole comme une fleur fragile, c’était triste, triste et joyeux à la fois, alors j’ai attrapé le seul objet de valeur que je possédais, mon seul trésor, l’édition originale du
Panama signée de la main unique du grand Blaise Cendrars, trouvée par hasard dans une brocante de province, un peu rongée par l’humidité. J’ai pris le Panama sous mon bras sans réfléchir, bouleversé par la Russie, par Jeanne, par ce Rolin et son scarabée ; j’ai presque couru jusque chez un marchand luxueux de la rue de l’Odéon, et j’ai immédiatement vendu ce Panama pour la somme qu’on me proposait, sans rien négocier, sans aucune douleur, aucun regret.
Je l’ai vendu, je suis rentré chez moi, j’ai mis un peu d’ordre, j’ai bu un petit verre et je me suis effondré dans un sommeil joyeux, les doigts de Jeanne me caressaient doucement la poitrine, comme un insecte faramineux.
Et quinze jours après, quinze jours après je m’envolais pour Moscou.