Au fur et à mesure que ça se déroule, les évènements de la vie de l’association.

Le SAVS-Elan retrouvé, retrouve son spectacle

créé par une bonne brochette d’usagers (mais pas usés !), guidés par Patrice Minet, qui anime un atelier d’écriture dans ce lieu très accueillant (dont nous bénéficions, nous aussi de la chaleur !), écrit du théâtre, joue du théâtre, et partage son plaisir du théâtre...






UN COMBAT QUI NE TOMBE PAS EN FRICHE

Préambule
La double nature du livre, Intervention de François Gèze, président-directeur général des Éditions La Découverte (Paris), dans le film Notre Monde de Thomas Lacoste.

Texte de l’intervention (extrait) :
« Dans le monde des professionnels du livre – auteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires –, la grande question qui revient aujourd’hui est celle de la double nature du livre, à la fois objet marchand et objet de culture. Malgré les concentrations, depuis plus de deux siècles, l’équilibre compliqué entre ces deux pôles contradictoires a été préservé, permettant à la fois le développement de la création éditoriale, la densification du réseau de librairies et l’extension des bibliothèques de lecture publique. Ainsi, les libraires sont à l’évidence des commerçants, mais ils savent bien aussi qu’ils commercialisent des objets de culture et que les livres ne sont donc pas des « produits » comme les autres.

Mais aujourd’hui, les menaces pesant sur cet équilibre fructueux deviennent très sérieuses. La première menace, la plus grave, c’est l’émergence – en moins de dix ans – d’un nouveau type d’acteur, les grands “revendeurs en ligne” , au premier rang desquels Amazon... devenu le principal commerçant de livres ...
 »

Un cas concret : la librairie LA FRICHE, PARIS XIième

« La friche », la seule librairie où je tends ma carte fidélité, comme une carte de bibliothèque qui ferait office de carte bleue.
« La friche », la seule librairie où systématiquement, j’oublie qu’il faut payer.
« La friche », un des rares lieux marchands, où je ne me sens pas volée, où je ne suis pas tentée de voler.
« La friche », un lieu marchand, où l’humain a encore de l’importance.

Derrière la caisse, dans les rayons, à la réserve, à la maison, quatre humains, co-gérants, propriétaires du fond, tous responsables de l’affaire, chacun son domaine de prédilection.
Devant la caisse, dans les rayons, penchés sur les tables, en discussion, les clients, des humains eux aussi.

Ça circule, calmement, l’espace est grand et clair.
Si vous y allez, et que vous oubliez, de sortir la carte, de rentrer le code, ne vous en faites pas, on vous le signifie aimablement.
Manoell

Librairie la Friche
36 rue Léon Frot
75 011 Paris
01 78 11 80 40












VIVRE EN JOUE LA MUSIQUE DE LA VIE. ÉLOGE DE LA FAUSSE NOTE

C’est l’intitulé du stage, animé par Marc Vella, que je viens de suivre. S’en suivent quelques notes...
Il faut imaginer une salle lumineuse, un sol de parquet, des tapis où s’asseyent 18 stagiaires en chaussons ou chaussettes, et au milieu, un noir piano à queue posé là, après avoir joué dans des lieux où jamais piano à queue n’avait joué, et promis à d’autres conquêtes. Marc Vella, l’homme de Touche, en noir et blanc et charentaises, joue, accompagne, révèle. Toutes les musiques entendues au cours de la semaine se déposent aujourd’hui en mots

Aux fausses notes communes

- Zut ! J’ai oublié qu’il fallait finir !

Printemps, automne, hiver, printemps
je n’ai pas été !

Il est trop tard pour ne pas être là
L’autre dit mention sur le chemin
écoute
Il y a tant à entendre dans l’o de la
S’il vit, le silence est plein.

Été
Je n’attendais rien, j’ai tout reçu,
un jeu de marelle sous une ombrelle
en selle sur un sol, 1, 2, 3 soleil
un risque d’amour
un lièvre qui court
une tortue à queue
un noir laqué en feu.

Toujours, toujours, toujours.

Un silence attend l’histoire,
hisse toi !
Que réponds l’écho ?
L’écho centuple pains et tulipes.

Automne
L’hirondelle s’aligne
et Shalom dans le ciel en sente.
Sur les ponts de dissonance
l’albatros glisse
les mains savons, la vie savoure.
Pieds et marteaux chaussent les silencieuses
face à la table d’harmonie.
L’homme de Touche pédale
pédale toi-même, dit-il,
et jouit du vent qui soulève ta jupe de tartan.

Si l’araignée chagrine,
bourdonne en tonale dominante.

Automne, été, Printemps, hiver,
N’oublie pas de prendre une veste,
l’accueil est ton métier,
livre le passage.
Ne rentre pas trop tard
Le temps d’un battement de cil, il est déjà trop tard.

Ouvre sans ressort.
L’amour en comprimé a un effet vexant
pour qui surgit de la noirceur,
sans arme, sans broderie,
autrement dit :
nu.
Mon dieu mon dieu
que devons-nous faire ?
S’ouvrir ou souffrir ?
Allumer où vendre la mèche ?
Affronter ou accueillir, et crouler ?

Branlons-nous les oreilles
débrouillons nous les écoutes
couchons-nous dans le coin
où le beau toit est de gui
où l’écran est écrin
souvenons-nous que si l’on dort
notre moitié se paralyse.


- J’ai tellement envie de mordre.
- Que tu ne touches rien.
- J’aimerais que mon amour s’entende.
- Révèle.
- Je me lève sans motif.
- Assied-toi sur ma quinte.
- Oh oui ! J’ai la gratitude qui me démange
- Et l’osmose qui s’exauce.

Printemps, été, automne, hiver
les amandiers sont en fleurs
Et printemps !

Fleurs humaines, debout !
Miroirs miroirs
nous sommes
beaux et belles belles et beaux
nous conjuguons le présent,
autant chanter, l’instant.

Le point où l’on commence ne vaut que si on le desserre.

Manoell

« IL NE MANQUAIT QUE CLARICE »


Je comptais ne rien dire, ne rien écrire. Laisser couler... Tant qu’on ne m’empêche pas de donner à entendre une Clarice Lispector qui ne soit pas qu’une femme séduisante, intelligente, spirituelle, drôle, légèrement hystérique mais pas trop, une femme comme certains hommes les aiment, manifestement...

Mais plus je découvre l’oeuvre de Clarice Lispector, plus j’avance dans la lecture de « La découverte du monde », série de chroniques écrites de 1967 à 1973, à partir desquelles Bruno Guyen a construit le spectacle « La Femme qui tua les poissons », programmé récemment à la Bastille, plus la colère monte.

Alors, j’écris.

Écrire contraint à pousser le questionnement. D’où vient l’impression que le choix a été fait d’éclairer Clarice Lispector de l’extérieur. D’arrêter la découverte de Clarice Lispector là où son « obsession » commence : Conquérir le mystère du drame intérieur de l’Homme.

En réalité, il m’intéresse moins de parler du spectacle que de donner à entendre un soupçon de la Clarice Lispector qui me nourrit en tant qu’humaine, auteure et animatrice d’ateliers d’écriture. Celle qui écrit :

Tout héros est un héros de soi-même Vaincre, c’est se vaincre. 

Et qui écrit encore dans son dernier livre « Un souffle de vie », construit sous forme de dialogue entre deux « personnages » : Un auteur et Angela Pralini.

L’auteur. J’écris comme si j’étais entrain de dormir et de rêver : les phrases décousues comme dans le rêve. ()
Qu’est ce que la vie réelle ? Les faits ? Non, on n’atteint la vie réelle que par ce qu’il y a de rêve dans la vie réelle.
Rêver n’est pas une illusion. Mais c’est l’acte d’une personne seule.
Moi – Je veux rompre les limites de la race humaine et me libérer au risque d’un cri sauvage ou « divin ».
Mais je me sens sans défense par rapport au monde qui s’ouvre alors à moi. Qui ? Qui m’accompagne dans cette solitude dont, si tu n’existais pas, Angela, je n’atteindrais pas le comble ? Ou bien, je veux peut-être entrer tout en dormant dans les plus lointains mystères qui n’affleurent que dans les rêves.
L’imagination précède la réalité ! Oui mais voilà : je ne sais imaginer que des mots. Je ne sais qu’une chose, je suis cruellement réel. Et que dans la vie je photographie le rêve. Tout un chacun peut rêver éveillé s’il ne maintient pas trop allumée la conscience. Ma vie consiste à tenter la conquête de cet Inconnu. Car Dieu appartient à un autre monde - le fantôme.


Tout était bien dans le spectacle « La Femme qui tua les poissons », mais comme l’a dit l’amie Eliane qui m’accompagnait, « Il ne manquait que Clarice ».
Manoell Bouillet.







Would you have sex with an arab ? De Yolande Zauberman
 « I fuck identities ? What is this ? » Juliano Mer-Khamis.


Comment, en écriture, donner à voir/entendre, superposer, le baiser d’ouverture - le plus long du cinéma ?- ; et la parole/image finale de Juliano Mer-Khamis, acteur, réalisateur, directeur du théâtre de la liberté, militant politique israélo-palestinien ? Le film, tourné peu avant son assassinat en avril 2011, lui est dédié.
Le baiser pour la foi en une résolution du conflit au lit, l’assassinat comme pulvérisation de l’amour par un conflit « identitaire, politique, fasciste ». La tête explose à essayer de trancher. Celle de la réalisatrice reste sur les épaules, collée à la caméra. Elle ne cherche pas à donner son point de vue, mais à entendre les réponses des juifs et arabes qui dansent dans la nuit.
« Would you have sex with an arab ? » et vice-versa. La question surgit, la danse, la musique, le rythme continuent, comme si de rien n’était, mais la question fait son chemin. Elle semble avoir la force de ralentir le cours de l’Histoire. De déboulonner le mur. De mettre du mou dans les attaches identitaires, de les placer, courageusement, au second plan. De laisser s’infiltrer la poésie. Un questionnement qui rend beau et gai.
Mais au grand jour, elles réapparaissent. Et parmi les nombreuses victimes, celui qui se revendique électron libre, celui qui aime « les seins, pas les Arabes ou les Juifs ! », celui qui n’est pas un fruit, mais « de chair et de sang », celui qui sait la dangerosité de vivre sans les rassurantes identités sociales et religieuses, celui qui prend le risque de les perdre. Celui qui a été tué devant le théâtre de la liberté.
Manoell Bouillet.








Image et lecture de vacances













Ce soir, on improvise

On paie pour « Se trouver », on perd à se désister, on gagne à s’écouter.

Le soir du 6 avril 2012, je devais assister à la pièce de Luigi Pirandello « Se trouver », mise en scène par Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline. Dès le matin, je sentis que je n’honorerai pas mon engagement, je téléphonerai dans la journée pour demander un changement de date, ou un remboursement de place, que l’on me refuserait, je tenterai le diable pour refiler ma place, probablement, je ne trouverai personne, car au dernier moment, tu comprends, jusqu’au dernier moment, je ragerai de gaspiller cette place tarif réduit, 12 euros tout de même, mais, vers les 18h30, j’enfourcherai mon vélo, direction le Petit Ney, Paris XVIII, 10 avenue porte de Monmartre, pour une soirée improvisation.
Je ne parviens pas et ne sais comment chercher ce qui me mit la puce à l’oreille. Yanik m’en parla sans entrer dans les détails. Habituellement, je ne m’engage pas sans cueillir quelques informations sur internet mais là, non. Certes, il y a le lieu : Petit Ney. Un café littéraire associatif que je connais grâce à Yanik qui y anime des ateliers et scènes Slam avec l’association Slam Ô Féminin. De ce lieu, je connais les soirées contes du collectif Contes à croquer. Je sais, pour avoir lu le programme pincé, recto-verso, sur un fil contre la fenêtre (on peut le lire du dedans et du dehors), que les maîtres du lieu, Martine et Philippe, organisent des soirées jeux, des soirées chant … et... demandez le programme ! Je sais aussi qu’on y mange bio et bien.

Mais, de cette soirée bimestrielle nommée, je l’appris plus tard, « Notes de bas de page » et animée par, je l’appris encore bien plus tard, l’association « Trilles et Godillots », je ne savais rien, si ce n’est qu’il y était question d’essence musicale...

Notes de bas de page est né d’un dilemme :" mon amie aime entendre des histoires, mais elle n’aime pas lire".
D’un état de fait : "Je suis musicienne, elle est musicienne. Mes deux passions, la musique et la littérature."
D’un constat : "Il existe peu d’espace pour se rencontrer, et pour essayer, des lieux où l’on a droit à la fausse note, où la réussite n’est pas assurée."
De la contrainte des emplois du temps chargés des uns et des autres.
Et d’un ras le bol : "du face à face avec l’écran, d’une pratique musicale de travail, à la maison, en solitaire, et de la négation de l’humain, de sa vibration, de sa chair."

Après long murissement, le concept « Note de bas de page » est né : Un espace-temps qui donne à tous les participants les moyens de donner. "Nous offrons un cadre le plus léger possible, le plus souple possible, ouvert à tous sans inscription, gratuit. La règle du jeu est simple : chacun vient avec quelque chose à partager, du lire et/ou du manger."

Le 6 avril, ils étaient un guitariste, une harpiste, une clarinettiste, un clavier, une voix, et 10 oreilles prêtes à recevoir les stimuli émis par les orateurs qui allaient se succéder derrière le micro avec leur propre texte, ou pas, eux-mêmes disposés à se laisser « déranger » par les sons des musiciens. Et les autres, les mêmes, les acteurs de la soirée, c’est à dire tout le monde, prêts à tendre yeux et mains vers le buffet improvisé et oreilles vers l’improvisation de l’instant, dans un respect et une écoute rare et précieuse.

"Je milite pour la créativité, l’écoute, la relation née de l’écoute." Mais qui parle ?

Ce premier soir, je choisis « l’U vibratoire », une louange au Diapason mon maître, au son, bel et froid, qui onde dans sa fourche... Fred m’accompagna à la guitare. Hélène à la clarinette. Ce fut bon, mais court ! Deux mois me séparaient du rendez-vous de juin. Deux mois pour penser les mots, en fonction des sons. Écrire, stimulée par la possibilité de tresser mes mots avec leurs sons. Des sons soufflés, des sons frappés, des sons pincés... Je commençai un texte sur les 5 silences de ma vie. Le premier juin arriva, deux silences étaient écrits, mais encore fragiles. Et ce soir là, en plus d’avoir la migraine, je cassai mes lunettes irrémédiablement. Je m’isolai, aveugle presque, et déçue. Yanik me composa une assiette. Je n’osai pas bouger de ma chaise. Peur de tomber de l’estrade, de croiser un regard connu mais méconnaissable, de ne pas comprendre les mots sortis de lèvres floues, de ne rien comprendre. L’agitation à l’entour me mettait en danger. Il me fallut créer une bulle. Je me récitai « Odes Maritimes » de Pessoa.

"Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
je regarde du côté de la barre, je regarde vers l’Indéfini
je regarde et j’ai plaisir à voir,
petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît très loin, net, classique à sa manière.
Il laisse derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il apparaît entrant, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
ici, et là, s’éveille la vie maritime,
"

Fred, le guitariste, était assis pas très loin. Je le reconnus. Je profitai d’un instant de silence. Ces silences parfois inconfortables entre deux mouvements. J’en profitai pour faire appel à mon audace, et lui demander de m’accompagner à la guitare sur « Odes maritimes » que j’allai réciter, en public, pour la première fois.

Si je parle de moi, et de mon expérience, c’est parce-que le Petit Ney, les soirs de "Notes de bas de page" (entre autre), il s’agit de soi, de son expérience, partagée avec toutes les personnes présentes, qui jouent le même jeu.

"Ça ne marche pas à tous les coups. Parfois c’est magique, parfois ça se cherche. Les musiciens ont la consigne de ne rien induire, mais si le lecteur ne fait pas l’effort d’aller chercher le texte, de donner quelque chose, les musiciens peinent." Aller chercher le texte, ou au contraire, accepter de laisser la langue venir à soi, la réentendre comme une première fois, accepter de s’y perdre, accompagné de sons qui ont la capacité de glisser des imaginaires insoupçonnés et s’appuyer sur la confiance des gens présents. Lire animalement...

C’est vrai, ça ne marche pas à tous les coups, mais puisqu’on est là pour essayer, on est aussi là pour se planter, pour ré-essayer une fois prochaine, autrement, pour tester avec un autre instrument, une autre langue, pour trépigner 2h58 sur sa chaise et oser les 2 dernières minutes, quand c’est trop tard. Pour accepter de se dire, je ne suis pas prêt, peut être la prochaine fois.... Et entre deux rencontres, ça travaille.....

En ce qui me concerne, ce sera encore du portugais (traduit hélas), il me poursuit. Au moment de quitter celle qui parle, celle à qui j’ai demandé une rencontre pour en savoir plus, celle sans qui... je lui demande quelle est sa langue préférée. Elle répond : le narrativo-poétique." Du narratif avec des éléments de rêves personnels". Je ne pourrai pas vous raconter comme elle comment, à Folie d’encre (Saint-Ouen), la libraire lui a permis de rencontrer Mia Couto, un auteur du Mozambique, par son livre : Les accordeurs de silences. Puis plus tard un deuxième, lui aussi traduit du portugais : Tombe, tombe, au fond de l’eau. Le livre est posé à la droite de mon ordinateur. Je le lirai, et le lui rendrai à la prochaine « Notes de bas de page », sous forme de lecture peut-être ? "Quoiqu’il arrive, si te ne me le rends pas, fais le circuler... "

Manoell Bouillet.


Note de bas de page : Celle qui parle, c’est Hélène Vouhé, de l’association Trilles et Godillots, trilles pour les envolées lyriques, Godillots pour l’ancrage dans le sol. Je la remercie pour les notes de bas de page, pour le temps qu’elle m’a accordé, pour le livre qu’elle a partagé.



MP3 - 3.9 Mo
Extrait-Cronopes et fameux





Le fils du fils du marchand d’olives de Matthieu Zeitindjioglou,
Documentaire sur le génocide arménien, sur la négation du génocide arménien.
Fraichement mariés, Ana, polonaise et matthieu, français d’origine d’origine d’origine arménienne dont le nom est devenu turque au moment du génocide de 1914, Zeitindjioglou, partent en voyage de noce, l’été, en Turquie sur les traces des ancêtres. Ils partent aux sources du mal-être de Matthieu, cet homme qui se vit, qui se voit, qui se dessine comme un agneau dans une fourrure de loup, avec des oreilles de loup, comme un loup avec un cœur d’agneau.
C’est l’histoire d’un gros mensonge, tellement gros, tellement bien ficelé qu’une nation et plus, le croit et vit avec la certitude inébranlable que ce ne sont pas les Arméniens qui ont été massacrés par les Turques, mais les Turques qui ont été massacrés par les Arméniens, et que le gouvernement Turque a tenté de protéger les turques et les arméniens en isolant, ces derniers, en les séparant, en les extrayant, si bien qu’en Turquie, il n’en reste plus.
Ana porte la lumière, l’humour, la légèreté. Ana est la petite fée qui soutient, qui parle. Matthieu reste dans l’ombre, en retrait derrière la caméra. Il reste dans un silence ahuri. Ahurissement, peut-être, de voir à quel point le mensonge est si bien porté par toute la population, du plus jeune au plus vieux, du plus « ouvert » au plus fermé. Officieusement et officiellement, par le musée qui réserve une salle à la vision négationniste de l’histoire. Comme le dit un historien, spécialiste du génocide arménien, alors qu’il vient de visionner un dvd du musée, le mensonge se veut tellement inattaquable, le crime tellement parfait, que ceux qui en sont à l’origine sont bien évidemment au courant d’une autre version de l’Histoire.
Matthieu ne parle qu’à travers le conte du marchand d’olives, un doux rêveur devenu loup. Se demande-t-il : d’où viennent ces turques qui nient ? Agneaux ? Loups ?
Après le pèlerinage sur les terres du génocide, jusqu’à la frontière au delà de laquelle il y a la « vraie » Arménie, qu’ils ne franchiront pas, l’homme n’étant pas encore prêt, ils rentrent en France. Je ne sais pas s’ils ont le même sentiment que moi, spectateur, sentiment d’injustice certes, mais plus encore, d’incompréhension : comment le peuple turque peut-il s’accrocher à un tel mensonge ? Entre ceux qui mentent sciemment et ceux qui ne savent pas qu’ils mentent car nourris de lui depuis l’enfance, quel intérêt sert ce mensonge ? Quelle est cette puissante force invisible qui fait qu’il y a négation totale de ce génocide ?
En attendant, l’homme, d’origine d’origine d’origine arménienne, au nom turc, n’a que le conte du fils du marchand d’olive, comme histoire.
Petite histoire dans la grande histoire, grande histoire dans la petite histoire, emboîtement d’histoires et un mot : génocide, crié dans des oreilles de sourds ? de loups ? D’agneaux devenus loups ? 
Manoell Bouillet.





Le cheval de Turin


Le jour où je suis allée voir "Le cheval de Turin" de Bela Tarr, il se jouait en début d’après-midi au MK2 Beaubourg, aussi j’ai beaucoup hésité. J’ai une appréhension pour les spectateurs d’après midi. D’ailleurs, mon voisin de gauche était digne personnage d’un crime exemplaire de Max Aub. Après être arrivé en retard avec une compagne, avoir fait lever une à un les spectatrices spectateurs de mon rang, il a parlé parlé parlé, puis s’est tu quelques secondes après l’annonce du film.

Je ne soupçonnais pas alors que le portable allait prendre le relais. La lumière concentrée du portable dans mon champ de vision, 3cm2 d’écran, rivalise avec le grand écran sur lequel est projeté du temps en noir et blanc, écoulement sablier vers la mort, compte à rebours en commençant par le 7ème jour. Le vieux père au bras droit mort tire à contre vent une grande charrette à côté de son cheval gris. Il commence par revenir au logis où il vit avec sa fille dans une plaine à tout vent, comme si Dieu vomissait les feuilles et la poussière de ciel, sans répit. Ils détèlent et rentrent le cheval à l’étable, celui-là même que Nietzsche a vu frapper jusqu’à l’écume avant de devenir fou. Le cheval de Turin. L’on nous informe en voix off d’une phrase dite par le philosophe avant cet événement traumatisant. Après, il ne dira plus rien, comme Bela Tarr qui dit signer son dernier film. Mais la phrase est en Allemand. D’après le film, je dirais que c’est sa fameuse phrase "Dieu est mort", plus que "Maman, je suis stupide", mais je n’en suis pas certaine.


Chaque jour du film donne à voir quelque chose en moins de trois vies déjà réduites à manger (une patate par jour pour les humains, du foin pour le cheval), boire (un verre et demi d’eau de vie pour le père, un pour la fille), atteler le cheval, dételer le cheval qui n’a plus la force d’avancer, coudre, se vêtir pour l’intérieur, se vêtir pour l’extérieur, remplir deux sots d’eau au puits, tant qu’il reste de l’eau. Au 3eme ou 4eme jour, il n’y en a plus. Chaque jour, la même chose mais en moins. La même chose filmé différemment, de plus loin. Trois vies qui ne tiennent qu’à un fil à linge, qu’à la braise et à l’eau. Après l’eau, la flamme s’éteint. Au 6ème jour, l’obscurité fût.



C’est péniblement lent. C’est péniblement métaphysique, C’est péniblement remuant. Qu’est-ce donc qui les fait, malgré tout, tenir debout ? Qu’est-ce qui les retient, debout, dignes, jusqu’au bout ? Qui sont ces êtres ? Comment parviennent-ils à regarder la mort au bout de la semaine, ou bien, comment parviennent-ils à ne pas la regarder, et à se lever chaque matin ? De quoi sont-ils faits ?


Le matin où la fille constate l’épuisement du puits, elle s’affole, appelle son père. Seul moment de panique. Ils tentent une "évasion". Ils attellent la petite charrette. Ils la chargent de deux malles de vêtements, deux gamelles, de quoi coudre, le cadre de la mère morte, les bottes. La fille tire la charrette, le père pousse la roue, le cheval suit. Ils partent jusqu’à l’arbre en haut de la colline, sans cesse agité par le vent, puis ils reviennent. Il n’y aurait donc nulle part ailleurs où aller ?



6 jours, une éternité. Un autre temps. Pas celui du portable de l’homme qui était sorti sans cerveau ce jour-là. Qui, le film fini, dit à sa compagne "ce n’est pas intéressant". Qui, quand je lui dis "moi, le film m’a intéressée, mais votre portable m’a énormément gênée", me répond " non je ne vous ai pas gêné ! Et vous, vous n’avez payé qu’une seule place, alors que vous en avez pris deux". Il parlait de la place prise par mon sac.



Le film se déroule encore en moi. Deux heures 30 de film pour une éternité de questionnement...
Manoell Bouillet.





Octobre 2011. Manoell et Yanik retrouvent le chemin de Villiers-le-Bel.







Juillet 2011. Collage chez Katy Ollif, à La nOte bleue, par Sylvie

A la nOte bleue, on colle, on y est pour ça, n’est-ce pas, un stage y ayant été organisé par Katy, Katy Ollif, elle-même collagiste. Mais rassurez-vous, on n’y apprend pas à coller, non, pas du tout, on apprend quelque chose de beaucoup plus difficile, qu’on ne devrait jamais devoir à apprendre, soit dit en passant, mais que la plupart d’entre nous ont oublié. On apprend à entrer dans la salle sans intention, à se laisser guider par le geste qui vient, à choisir les pages d’une revue sans idée préconçue, juste parce qu’elles vous attrapent le regard, qu’elles vous mettent en peine ou en joie, à les déchirer puis à assembler les petits bouts de papier sans se laisser envahir par la logorrhée de l’esprit qui vadrouille ailleurs, dieu que ça fait du bien, pour une fois ! Bon débarras ! Les séances de Taiji Quan animées par Marie Marie, qui précèdent ou suivent les moments de collage, n’y sont pas pour rien, dans cette aisance, ce confort que procure l’absence de toute nécessité. Oh là, là, me direz-vous, ça doit donner de drôles de résultats si on s’y prend comme ça ! Mais quel mélange ! Et cette liberté, vous savez, on a donné ! Là encore, rassurez-vous. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, mais de se concentrer sur le geste de ses mains, d’offrir toute son attention à la couleur, à la forme, à celles qu’on crée, qu’on colle, à ce qui apparaît, disparaît, de donner libre cours à l’action, centré sur le moment présent. A se faire confiance, à soi et « à la déchirure », comme, là-bas, je l’ai entendu dire, à se laisser entraîner « dans un voyage immobile », comme Katy elle-même le dit.