À l’occasion de la semaine de la francophonie 2012, Les Compagnons de la Nuit ont organisé une nuit de l’écriture à la moquette.
De vingt et une heures à l’aube, des ateliers d’écriture se sont succédé, parmi lesquels celui animé par Passages d’Écriture.
Il y a eu un temps de lecture des deux poèmes à Lou écrit par Apollinaire pendant la grande guerre.
Il y eu un temps d’écriture
Il y eu un temps de lecture publique.


Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l’Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours _ Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité

"Obus couleur de lune", Calligrammes (1918)
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)
Il y a

Il y a des petits ponts épatants

Il y a mon cœur qui bat pour toi

Il y a une femme triste sur la route

Il y a un beau petit cottage dans un jardin

Il y a six soldats qui s’amusent comme des fous

Il y a mes yeux qui cherchent ton image

Il y a un petit bois charmant sur la colline

Et un vieux territorial pisse quand nous passons

Il y a un poète qui rêve au ptit Lou

Il y a une batterie dans une forêt

Il y a un berger qui paît ses moutons

Il y a ma vie qui t’appartient

Il y a mon porte-plume réservoir qui court qui court

Il y a un rideau de peupliers délicat délicat

Il y a toute ma vie passée qui est bien passée

Il y a des rues étroites à Menton où nous nous sommes aimés

Il y a une petite fille de Sospel qui fouette ses camarades

Il y a mon fouet de conducteur dans mon sac à avoine

Il y a des wagons belges sur la voie Il y a mon amour

Il y a toute la vie

Je t’adore

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou (posthumes).